Possibles narratifs

Possibles narratifs vs schéma narratif, ou la multiplicité VS l'unicité !

 

Dans la tradition pédagogique marocaine, dès qu’il s’agit de l’enseignement du récit ou du texte narratif, les choix didactiques optent généralement pour l’adoption du schéma narratif comme outil de traitement des textes, parfois comme outil exclusif et universel, c'est-à-dire qu’il est le seul outil utilisé et qu’il est appliqué, sans distinction aucune, à toutes les variantes du texte narratif.

Ces choix sont confrontés à trois risques majeurs :

1- Puisque le schéma narratif n’est pas un outil didactique, mais un outil académique, l’enseignement de la narration devient un cours académique d’application de notions théoriques confectionnées dans les laboratoires de recherche fondamentale, ce qui ne convient nullement à des élèves qui sont en situation d’apprentissage de la langue et des capacités de lecture (déchiffrement, compréhension, interprétation)

(voir le lien suivant: http://baaziz-kafgrab.e-monsite.com/pages/divers-didactique/schemas-actantiel.html )

2- Puisque les variantes narratives des textes sont nombreuses (genres narratifs différents, auteurs appartenant à des cultures différentes, couleur locale, contextes sociohistoriques de production des textes est varié, etc.), et que parfois on est contraint de proposer des extraits seulement, on est parfois obligé à tordre le cou à certains textes pour qu’‘ils cadrent avec le schéma préconstruit (pour l'anecdote, on a recensé huit chapitres dans La boite à Merveilles de Sefrioui pour la simple soi-disant "situation initiale", alors que le schéma narratif, dans sa version connue est destiné aux récits à intrigue classique et non aux romans autobiographiques qui, eux, obéissent à une autre structure) ; or, il y a un seul schéma figé, immobile, momifié contre des variétés narratives innombrables. Il fallait donc, pédagogiquement (transposition), négocier le principe d’unicité du schéma et de multiplicité des textes

3- Les incidences sur les apprentissages sont mitigées. Dans certains cas, il n’y a pas, selon les constats établis par les enseignants, notamment dans les rapports des conseils d’enseignement,  d’apprentissage concret : les élèves éprouvent de grandes difficultés en matière de lecture ; les résultats de l’étude de PIRLS (dernière édition) vient confirmer sensiblement ce constat. Dans d’autres cas, si les élèves parvenaient à comprendre, ils ne développeraient pas de capacités d’imagination et de créativité puisque le schéma est fermé, figé, pétrifié, etc. (voir référence: MEN, Communiqué de presse autour des performances des élèves marocains au Programme international de l’évaluation des élèves  PISA 2018,  (2019) publié le 03 décembre 2019, disponible sur :  https://www.men.gov.ma/Ar/Documents/PISA18.pdf )

Sur un autre plan, il y a une notion, qui relève des études narratives, à laquelle on n’ a pas donné beaucoup d’importance, mais qui semble intéressante dans l’apprentissage de la narration. Il s’agit de la notion de « possibles narratifs » développée notamment par Claude Bremond, mais il ne faut surtout pas l’adopter telle qu’elle est pensée dans les laboratoires sans transposition didactique comme on l’ a fait avec le schéma narratif ; ce qu’il faut c’est de trouver une stratégie didactisante de l’exploiter dans l’étude des textes narratifs vue sous l’angle de l’apprentissage et non de l’exposé ex-cathedra, sous l’angle de l’opérationnalisation et non bien évidemment de l’application formelle.

Il s’agit de prévoir, pour un événement, plusieurs possibilités de prolongement. Dans la nouvelle Aux champs de Maupassant, il y a eu l’arrivée de M. et Mme D’Hubières qui créent la rupture par rapport à l’état stable. Il y aurait eu en revanche d’autres personnages, d’autres évènements, qui auraient pu jouer ce rôle narratif et, par conséquent, qui auraient changé le cours de l’histoire.

Denis Diderot, grand philosophe et romancier du XVIIIème siècle, a "illustré" cette notion avec brio dans son roman magnifique Jacques le fataliste. Sans s’attaquer à la dimension philosophique et ontologique de l’œuvre, l’on s’aperçoit que le narrateur, dans ce roman, à travers des paroles adressées directement au lecteur qui sont encadrées par des prenthèses (...), montre qu’il manipule bien les personnages et les évènements et qu’il peut, s’il le veut, modifier le cours d’un évènement ou changer le destin d’un personnage.

Les implications pédagogiques et didactiques de la notion des « possibles narratifs », doit faire l’objet de réflexion didactique, de transposition pour qu’elle soit enseignable et "apprenable". Rien ne sert à la récupérer directement à l'état brut et l’appliquer sans âme comme on l’a déjà fait avec le schéma narratif et le schéma actantiel.

La petite expérimentation dans le livret de l’élève Parcours 3ème année collégiale pourrait constituer une piste de réflexion dans ce sens. La notion est en effet illustrée dans deux activités : la leçon de langue consacrée à l’expression de l’hypothèse intitulée « exprimer une hypothèse sur ce que fait un personnage » page : 173-174, et la leçon de l’oral page : 176-177.

Pédagogiquement et didactiquement, la notion de possibles narratifs permettra aux élèves de cultiver leur imagination, de développer les capacités d’anticipation et de s’ouvrir sur des mondes différents. Les grands romanciers n’ont Jamais étudié la notion de schéma narratif, mais ils ont bel et bien appris, à travers l’imaginaire et l’imagination populaires, à concevoir des chefs-d’œuvre.

 

 

 

Date de dernière mise à jour : 28/04/2020

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