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Pensées numériques (10)

Il est temps de fonder une "discipline" dédiée à la réflexion sur les phénomènes numériques et leurs incidences sociologiques, pédagogiques, culturelles, etc.

 

 

L'usage des réseaux sociaux :  est-ce l'ouverture de la boite de Pandore moderne ?

 

Nul ne peut nier que l’internet en général et les réseaux sociaux en particulier ont un impact (positif ou négatif, profond ou superficiel, etc.) sur les individus, les sociétés, la vie privée et publique, etc. il est vrai que cet impact n’est pas encore évalué à sa juste valeur : on balbutie encore, on tente des réflexions ici et là, on mène des actions formelles ou informelles, etc. mais qui sont incessamment complexifiées par le changement vertigineux de la technologie au niveau des outils (logiciels, interfaces, matériel, etc.) et au niveau des mécanismes (rapidité, instantanéité, etc.) ; c’est dans ce cadre que s’inscrit la réflexion suivante qui ne prétend ni à l'exhaustivité ni à l’achèvement, ce n’est pas une critique, mais un essai de typologisation préliminaire de certains aspects numériques qui s’offrent dans toute leur plénitude  à l’observateur, mais qui nécessitent plus d’analyse sur des corpus de plus en plus larges.

Il est fondamental de préciser enfin que les aspects brossés ne sont que des hypothèses de typologisation non définitives générant des traits distinctifs synthétisés (qui devraient être affinés et formulés en revanche en critères définitifs) qui ne renvoient à aucune personne physique quelconque, mais plutôt à des archétypes que le net et les réseaux sociaux sont en train de forger et de constituer. Les chercheurs délimiteraient certainement des modèles descriptifs et analytiques bien élaborés et bien affinés. Ces aspects pourraient être :

L’infantilisation (et la légèreté) : on utiliserait un langage, on adopterait des comportements, on publierait des opinions, on posterait un type de photos, on apparaitrait sous des allures physiques particulières, on privilégierait des positions corporelles spécifiques, on établirait un type d’échanges avec des gens moins ou plus âgées, etc. toutes ces actions ne seraient pas toujours compatibles avec l’âge, la profession, le statut social, le statut familial, le contexte socioculturel, le niveau intellectuel, les conventions psychosociales, les convenances relationnelles… Les codes et les rituels socioculturels, professionnels et relationnels, que l’humanité a installés, développés et affinés depuis des millénaires,  seraient transgressés au nom de la liberté, au nom de la recherche des « paradis perdus », parfois au nom de « rien », etc.

L’exhibitionnisme : contrairement aux comportements de retenue et d’intimité qui seraient une propriété socioculturelle avérée, on afficherait tous ses secrets, on visualiserait toutes ses intimités, on vulgariserait tous ses petits « trésors cachés », on montrerait tous les coins et les recoins du domicile personnel, on exposerait tous les membres de sa famille, on populariserait des traditions familiales ancestrales restreintes, on informerait sur tous les détails de la vie y compris les plus intimes, on exhumerait ses anciennes photos, on déterrerait ses petites aventures, etc. on le ferait avec liesse, avec satisfaction, avec bonheur, sans trop évaluer les opportunités et les risques issus de cette tendance à court, à moyen ou à long terme. On serait en train de normaliser de nouvelles attitudes.

La complaisance : on ménagerait les amis et les proches même si leurs participations /productions seraient médiocres, leurs choix mitigés, leurs comportements douteux et leurs idées plates, on louerait leurs écrits, on valoriserait leurs commentaires, on apprécierait leurs allures corporelles, on complimenterait leurs habits, on ne dirait que du bien d’eux, avec des expressions subtiles et des mots délicats, des louanges interminables, etc. même si cela ne serait pas toujours vrai,  pas toujours exact, pas toujours justifié. On le ferait pour des raisons diverses, parfois avec sincérité parfois hypocritement. La complaisance serait de loin le comportement le plus répandu sur les réseaux sociaux.

La mégalomanie et le narcissisme: les prix Nobels cités par Umberto Eco rougiraient face à l’audace de certains écrivaillons qui prétendraient tout dire sur les réseaux sociaux : on revendiquerait le scoop, on s’autoproclamerait source fiable de l’information, on critiquerait avec certitude, on imposerait ses opinions, on se vanterait du nombre des cœurs cliqués/reçus, on se cacherait derrière des suiveurs amadoués et inconditionnels (complaisants), etc. au point de les inciter à revendiquer les publications et les posts. Au fil des pages et des pseudo-publications, on se croirait important, irremplaçable, incontournable, apte à faire la pluie et le beau temps, exactement comme les personnalités nobélisées. La mégalomanie nourrirait le narcissisme et s’en abreuverait.

Le communautarisme et la misanthropie: les principes de groupe fermé, de followers, de pages personnelles, de partage, d’invitation, etc. aurait créé une sorte de corporationnisme professionnel, de communautarisme ethno-géographique, d’agrégats générationnels, de regroupements socioculturels, etc. fermés intellectuellement,  recroquevillés idéologiquement, bien que prônant l’ouverture, réclamant l’universalité, etc. La tendance centripète dans la formation des groupes tendrait à exclure les autres, à promouvoir le repli sur soi, à installer la misanthropie carrément, etc.

La « délation » : autrefois, les services de la veille, du contrôle et de la censure étaient formels, hiérarchisés, rémunérés, organisés et institutionnels. Ils travaillaient dans l’ordre et la loi, selon des règlements reconnus officiellement. Leurs décisions étaient donc motivées et encadrés juridiquement. Avec les réseaux sociaux, on aurait mis en place des systèmes d’information gérés par les utilisateurs sous forme de signalement d’abus (racisme, sexisme, tendances pédophiliques, etc.). Si l’action est noble dans son essence, elle est laissée à l’appréciation de l’usager qui pourrait être de bonne ou de mauvaise foi, qui pourrait détenir ou non les outils cognitifs nécessaires. Elle est gratuite et n’est pas encadrée par des normes procédurales précises : elle pourrait servir à opérer des règlements de compte, être le fruit d’une mauvaise appréciation, être le résultat d’un manque de connaissances, d’un degré zéro d’expertise, etc.

Le cabotinage : c’est l’une des attitudes phares des réseaux sociaux qui intègrent la dimension psychosomatique. Le désir de se faire voir, de se faire valoir, de se faire une réputation numérique, d’en tirer tout type de profit, d’avoir le dessus sur les autres, de chercher à faire du mal moral aux autres, à éveiller des jalousies, etc. pousserait certains usagers à faire du cabotinage caractérisé. Cette attitude risquerait de développer des usagers à double personnalité : l’une réelle dissimulée, censurée et tue, l’autre fictive, ou du moins souhaitée, affichée puis criée sur tous les toits (ou exactement sur l’interface de l’ordinateur), sans pourtant aucun effort de passer de la première à la seconde.

Le cagotisme ou la bigoterie : la dimension spirituelle serait inscrite d’une manière très forte dans l’usage des réseaux sociaux (qui dérange les personnes vraiment honnêtes et pieuses). A voir le débit de la bonne foi  publié à longueur de la journée, cette dimension serait prédominante. Appels incessants à la piété, expressions profondes d’un recueillement illimité, etc. meubleraient les discours et les commentaires, mais la réalité, telle qu’elle est vécue par le commun des mortels, serait un peu différente et les référentiels et les normes reconnus seraient détournés de leurs vraies nobles fonctions. Ainsi, il est difficile de distinguer le vrai du faux. S’agirait-il d’un phénomène artificiel amplifié par les réseaux sociaux ? S’agirait-il d’une mode de l’ère numérique ? S’agirait-il d’une forme populaire et populiste de spiritualité ?, etc.

L’esbroufe : l’une des grandes manifestations des réseaux sociaux serait la tendance « d’étaler des manières prétentieuses et insolentes », étayée par la facilité de l’utilisation, le degré primitif des exigences scientifiques et académiques, le caractère anarchique ou insuffisant du contrôle (on ne peut tout contrôler), etc. on y rencontrerait des défis puérils, on y « entendrait » des insultes d’une autre époque,  on observerait des manières et des comportements menaçants, on y trouverait des positions donquichottesques, etc.

L'usage du net et des réseaux sociaux pourrait générer des opportunités et des risques: une maitrise de leur fonctionnement technique, technologique et philosophique serait à même de tracer la bonne voie. Pédagogiquement, et à partir d'exempls précis, on peut amener les élèves à réflechir, à porter un regard critique, à reformuler, à re-évaluer, etc. soit leurs contributions ou celles des autres, puis à faire des recherches à caractère "sociologique", "psychologique" susceptibles de les aider à comprendre les sens cachés, les allusions, la polyphonie, l'impact sur l'autre, l'impact sur le groupe, etc.

Date de dernière mise à jour : 28/06/2020

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