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Pensées numériques (5)

Il est temps de fonder une "discipline" dédiée à la réflexion sur les phénomènes numériques et leurs incidences sociologiques, pédagogiques, culturelles, etc.

 

La "déspécialisation" émergente

Depuis toujours, l’homme éprouve le besoin de s’exprimer, d’exprimer ses idées, d’exposer ses positions, rien de plus normal ; mais, est-ce qu’il est permis à tout un chacun, sans formation  sans expérience, sans lectures approfondies, sans études, sans encadrement, sans stages, etc. de prétendre :

  • s’exprimer sur tous les types de sujets qui nécessitent pourtant des lectures interminables, des approches très complexes, des expériences variées, etc.
  • aborder tous les types de thèmes qui exigent cependant des connaissances étendues, des savoirs sans limites, etc.
  • utiliser toutes les techniques d’écriture qui imposent néanmoins la maitrise des styles, de la rhétorique, de la syntaxe, etc.
  • etc.

On ne nait pas poète, écrivain, essayiste, éditorialiste,… on le devient … grâce aux études, à la formation, à la réflexion, aux lectures, etc. On le devient, à partir d’un travail de longue haleine, mais pas d’un jour au lendemain.

Dans les réseaux sociaux, des spécimens méritent réflexion. Résidant dans un territoire no man’s land, ou dans des zones tampons entre la terre et le ciel, ils croient être capables d’exercer le métier de « penseur universel », sans formation, sans accréditation, sans lectures..

Ainsi, parmi les conséquences directes de la gratuité de la création de pages sur les réseaux sociaux et de la facilité de la gestion « technologique » grâce aux fonctionnalités du web 2.0, et donc de la généralisation de l’usage du web, on ne se limite pas à créer des pages ordinaires, soi-disant « personnelles » où on écrit tout et rien, où on se partage des blagues, des souvenirs, des photos communes, des écrits venus de nulle part, des « aphorismes » d’origine globalement invérifiables, des idées et des positions factices, des discours « intellectuellement  corrects » etc., mais on fait mieux ; on croit transcender cette fonction, aussi simple que simpliste, pour vouloir en faire une expérience qui se veut intellectuelle, plus sophistiquée et plus élaborée.

On décide, à l’insu des regards des experts et des spécialistes, sans formation, sans connaissances, sans expertise, de transformer « son » espace (qui n’est pas pour autant le sien) en « tribune d’opinion » et en « espace éditorial» : un statut aussi incandescent que retentissant, ……

On s’autoproclame, sans distinction, essayiste, penseur, philosophe, politologue, analyste, expert, éditorialiste, chroniqueur, reporter, etc.

On  publie des aphorismes grotesques, des pensées cacophoniques, des adages décousus, des sagesses tordues, des phrases maniérées, des mots snobs, etc.

On  se constitue une armée des partisans complaisants gagnés à la cause soit par amitié virtuelle, soit par proximités géographique, historique ou idéologique, et contrairement aux idéaux qu’on exprime, on rejette avec véhémence les opposants, à coup de sarcasme populaire et populiste, de mots roturiers, d’injonctions vulgaires, de descriptifs déplacés, etc. .

Une forme d’intimidation et de rejet s’installe, amplifiée par les ovations et les applaudissements des followers et des fellowers, à travers des commentaires et des icônes aussi laconiques qu’agressifs  

La spécialisation se neutralise, on aborde tous le sujets, on prétend analyser tous les thèmes, on croit traiter de tout.

La  méthode peut se résumer à la structure suivante : « je ne suis spécialiste  …, mais je pense / je ne suis pas expert mais j’ai le droit de parler de ce sujet, … »

L’explication de ce phénomène pourrait varier selon le champ cognitif retenu et l’approche adoptée : la psychologie dira qu’il peut s’agir d’un « surdimensionnement de l'ego ou du moi », la socio-anthropologie le qualifierait d’égocentrisme ou de mégalomanie, d’autres diront qu’il s’agit d’une simple mode apparue dans le sillage des réseaux sociaux, etc. La recherche d’ordre sociologique et psychologique le dira certainement.

Pédagogiquement, pour atténuer l’impact négatif de ces comportements et favoriser plus d’ouverture d’esprit et d’amour de la science, il serait intéressant de travailler à la fois sur le savoir-être et sur les valeurs. On pourrait inculquer aux élèves les valeurs suivantes: la modestie, l'amour de la science, l'ambition calculée, la recherche scientifique, l'honnêteté, le respect de la spécialisation, etc. Une fable de La fontaine ( 1621- 1695) pourrait être un support symbolique convenable pour la réflexion dans ce sens, conformément au référentiel national des valeurs.

LA GRENOUILLE QUI VEUT SE FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BOEUF

Une grenouille vit un bœuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un oeuf,

Envieuse, s’étend, et s’enfle, et se travaille,

Pour égaler l’animal en grosseur,

Disant : « Regardez bien, ma sœur ; Est-ce assez ? dites-moi ;

n’y suis-je point encore ?

Nenni. - M’y voici donc ? - Point du tout. - M’y voilà ?

- Vous n’en approchez point. » La chétive pécore

S’enfla si bien qu’elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages.

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout petit prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages. 

 

Date de dernière mise à jour : 03/06/2020

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