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Pensées numériques (1)

Il est temps de fonder une "discipline" dédiée à la réflexion sur les phénomènes numériques et leurs incidences sociologiques, pédagogiques, culturelles, etc.

 


De temps en temps apparaissent sur les "réseaux sociaux" des appels sous forme de « défis –lectures » dont l’objectif déclaré est la promotion de la lecture. L’initiative elle-même est bonne, mais, formulée et pratiquée de cette façon est-elle efficace ? Est-elle fondée sur des référentiels reconnus ? Comment en profiter pour installer au sein de la communauté éducative (et sociale aussi) la culture de la lecture et l’amour du livre?

 

Voici une réflexion qui pourrait en déclencher d’autres :

"Une main de fer dans un gant de velours" 

« Il est vrai que les « réseaux sociaux » (baptisés ainsi par ceux qui y croiraient) suscitent de l’admiration, mais aussi de l’appréhension. On s’évertue à leur reconnaitre un rôle de liaisons sociales (on ne sait pas si cette liaison se hisserait au rang de communication ou pas), mais on n’hésite pas continuellement à énumérer les désagréments mutuels et les malaises réciproques qu’ils provoquent (quiproquos, insultes, sarcasme, etc.).

Sans prétendre circonscrire tous les aspects de ces positions, l’on va aborder l’un, parmi des millions ou des milliards, des phénomènes qui surgit de temps en temps comme craché par le néant, dont la longévité est courte mais intensive et dont la résurrection dépend d’une volonté fortuite. Sous forme de messages anodins, ils sont anonymes, mais relayés à une allure infinie, finissent par se confectionner une identité étant adoptés et démultipliés par les usagers qui les reçoivent. Ils sont spécieux, mais, en raison de  leur attrait et de leur séduction, ils sont loués et assumés. Certains s’y plieraient  peut-être par conviction, ou par souci de bien faire, ou par bonne foi, ou par obséquiosité, ou par complaisance, ou par indifférence, ou par effet de mode, ou par faste, etc. ce qui est surprenant, ce n’est nullement l’acte de lire en lui-même (c’est un acte noble après tout), mais certaines remarques que ces messages inspirent:

  1. La mention « Pas de commentaire, pas de critique, juste la couverture »
  2. La désignation de l’activité de « défi »
  3. Le chiffre 10 retenu
  4. Le cercle (amical, professionnel, etc.) fermé des « lanceurs de défis »

En voici à peu-près deux versions de ce type de message, l’une se veut invitation, l’autre défi.

  1. J'accepte l'invitation à publier la couverture (sans commentaire, sans critique, ..) du livre que je suis en train de lire ou que je recommande aux lecteurs potentiels.
  2. J’ai accepté (j'accepte) le défi de publier les couvertures de 10 livres que j'aime ou que je veux lire (un par jour). Pas d'explication, pas de critique, juste les couvertures.

Globalement, ce type de messages se nourrit des caractéristiques suivantes :

  • Ils sont anonymes
  • Ils ont une courte « espérance de vie »
  • Ils sont périodiques et cycliques
  • Ils ne sont pas controversés
  • Ils sont ensorcelants
  •  

Sans  vérifier si les titres diffusés sont lus, au rythme proposé ou selon un autre agenda, surtout pour ceux qui participent à plusieurs défis à la fois, et sans savoir si les titres en question sont disponibles au moins pour les membres du réseau participant, il est fondamental de réfléchir à ces phénomènes qui traversent en continu le web. Il y va de l’esprit critique et de la crédibilité qui doivent encadrer l’usage du web. Une analyse préliminaire de ces messages donne lieu aux remarques suivantes :

  1. La tendance à propager -et à intérioriser- le réflexe de copier-coller des messages (ils sont nombreux et de types ou de thèmes variés) construits selon un moule identique et universel s’inscrirait apparemment dans cette mouvance d’uniformisation de la pensée, de standardisation des convictions et des aspirations culturelles, de massification de la consommation boulimique des formes et des artifices, etc. signe fort d’une mondialisation galopante. Apparentée à un défilé de mode livresque, cette tendance épouse les valeurs de la consommation rapide et éphémère. 
  2. Si invitation ou défi il y a, il s’agirait (au conditionnel) principalement d’une invitation caractérisée au désamorçage de la raison, à l’hypnotisation de l’esprit critique, de l’entendement. On frôlerait les frontières de la manipulation psycho-intellectuelle en insistant sur « sans critique, sans commentaires, sas explications ». Le « marketing » de la lecture et des livres, tel qu’il est reconnu par les spécialistes,  s’appuie pourtant sur les notes de lecture, sur des jugements de critiques littéraires,  sur des orientations bibliographiques, etc. Les milliers de pages de première de couverture qui sont publiés circuleraient (au conditionnel) presqu’exclusivement parmi ceux qui en ont ou ceux qui sont supposés les avoir lus, les lisant ou les lire. La promotion concerne donc plus les livres ex-libris que la lecture.
  3. On risque de soupçonner une parodie des discours chevaleresques : on se rend compte en effet qu’on assimile un simple acte d’incitation à la lecture à un acte de bravoure et d’héroïsme, empreint parfois d’une petite touche de stoïcisme et d’abnégation. On l’aurait compris si cet appel à la lecture était destiné au large public réputé « lectophobe » ou rarement « lectophile », mais il circule généralement entre des usagers initiés qui, se désengageant pourtant subrepticement de leur "serment" initial ( « sans commentaire, sans explication, etc. ») , élaborent quand même  des clins-d’œil (quelques commentaires ou réponses à des commentaires) selon lesquels ils laissent deviner qu’ils manipulent le livre proposé, connaissent les arcanes de la bibliographie, et apprivoisent les gestes de la lecture : ils dévoilent même d’autres pistes de lecture, recommandent d’autres titres, étalent leurs bibliothèques, etc. S'agirait-il peut-être de ce fameux prisme "réseaux sociaux" ? (pour "le prisme" voir sur ce même site le lien suivant: http://baaziz-kafgrab.e-monsite.com/pages/divers-didactique/prisme-des-reseaux-sociaux.html . En outre, un défi-lecture, un vrai, débouche presque systématiquement sur des activités évaluées, sur des résumés, sur des notes de lecture, sur des réactions argumentées, etc.
  4. On soupçonnerait une certaine stimulation de  la réaction émotionnelle par les mots majestueux « défi » ou « invitation » qui est prononcée solennellement par des expressions performatives « j’ai accepté, j’accepte ».  Psychologiquement, on ne peut résister à la tentation, censée être valorisante, gratifiante et glorifiante de relever un défi ou de répondre à une invitation,
  5. La symbolique du chiffre 10, qui rappelle d’autres types de  publications soutenues par des invocations à la diffusion d’un tel ou tel message soit sous peine de malédiction ou de malheur soit dans une visée lucrative et valorisante, est attrayante.
  6. La publication de plusieurs pages de couverture par jour et par participant au « jeu », qui totaliserait des centaines de milliers de livres « recommandés » à la lecture durant l’émergence de ce type de « défis », consisterait plus à étaler des titres dont certains sont introuvables ou indisponibles, qu’à promouvoir l’acte de lire.

En guise de conclusion tout à fait innocente, le temps de lecture dans le monde arabe, tel qu’il a été dévoilé par des études fiables, était en moyenne de 2 minutes par an et par personne, ces « défis » et ces « invitations » livresques, éphémères et conditionnées par les règles de fonctionnement des « réseau sociaux », l’ont-ils augmenté ?. Dans l’attente d’une étude à postériori …. »

Comment optimiser l'initiative?

Pédagogiquement, pour contribuer au renforcement de l’esprit critique, à la formation d’une culture générale, et pour donner envie de lire,  la lecture devrait être envisagée comme une activité volontariste qui se refuse à la consommation passive, à l’artificialité et à la superficialité. Au lieu de faire défiler des titres « sans commentaire, sans critique, sans explication », une telle initiative est donc censée (sans savoirs théoriques ou formels):

  1. Eduquer à la culturalité des livres retenus : références culturelles, renvois historiques, sociaux, humanistes, etc. suggérés par les informations paratextuelles
  2. Stimuler la curiosité par des indications surprenantes, des notes insolites, des anecdotes sur l’auteur, sur les conditions de publication, etc.
  3. Créer un univers d’attente et de suspense par des informations parallèles, des secrets bibliographiques, des expériences intertextuelles, etc.
  4. Orienter vers la découverte des allusions, du non-dit, de la dénotation et de la connotation, de l’ironie, etc.
  5. Elargir les horizons d’attente des lecteurs : inscrire les titres dans une idéologie littéraire ou esthétique, etc.
  6. Etc.

 

 

Date de dernière mise à jour : 26/06/2020

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